GRUYERE Blok-Francioli aux Francomanias

Pour briser les carcans

Sur le papier, la rencontre était alléchante. Sur disque (┤Boum¬, sorti chez Disques Office), le travail commun de Stéphane Blok et de Léon Francioli se révèle surprenant, magnifique. Pour la scène, le poète-chanteur-musicien et le pianiste-contrebassiste annoncent un spectacle lui aussi étonnant. Rencontre avec deux artistes vaudois qui explorent la chanson loin des sentiers battus. Suite de la série d’interviews consacrée aux artistes présents à la 9e édition des Francomanias de Bulle (du 23 au 27 mai).

Stéphane Blok et Léon Francioli explorent en commun
un territoire sous-exploité: la chanson (S. Nemeth)

 

– Comment est né ce projet?
Léon Francioli:
On se connaissait depuis quelques années, chacun avait entendu ce que fait l’autre et, un jour, à la fin de l’été 2004, Stéphane m’a demandé si j’étais d’accord de partir dans un projet commun.
Stéphane Blok: Au départ, c’était une idée. J’ai proposé une maquette avec quatre titres, sur une thématique: les révolutions, qu’elles soient de la rue ou astrales. C’était comme un bout de bois brut, qui venait de la forêt, une matière à travailler, peu élaborée, pour que l’on puisse becqueter dedans, tous les deux, se rencontrer vraiment. Avec la pleine conscience de ce que fait Léon et de ce que je peux faire.
L.F.: C’est un truc qui s’est élaboré naturellement, en le faisant, sur plus d’une année. On ne sait plus à qui appartient quoi. On savait où on voulait aller et comment on voulait aller, mais il fallait y aller!
S.B.: Comme dans toute bonne collaboration, si on travaille dans un climat de confiance, il y a un principe de dépossession réciproque, d’irrespect consenti de la matière de l’autre. Je te donne une idée, tu te l’appropries, tu la modifies, tu me la redonnes… Le duo réussi, ce n’est pas forcément faire ensemble, mais se passer la parole pour dire une même chose. Enrichir son travail de l’influence totale de l’autre.

– Moreno Antognini est avec vous sur scène: quel est son rôle?
S.B.: Il est ┤manipulateur sonore¬. Il nous dépossède un peu de ce qu’on fait. On joue ensemble, Léon et moi, et lui, par moments, nous enregistre en direct, nous rediffuse, met un effet sur le piano… Tout a été con┴u avec lui, mais il a des moments de liberté, de création, dans des boucles qui peuvent être de quelques secondes comme d’une minute.
L.F.: Ce spectacle, c’est une grande histoire, une respiration d’une heure environ. La partie vraiment écrite est très précise et elle est mélangée à la partie non écrite. Le jeu, avec les mots comme avec la musique, est d’arriver à ce que le public ne sache plus ce qui est écrit et ce qui ne l’est pas…

– On a l’impression qu’à la base il y a une volonté de revisiter le format chanson…
S.B.: Il y a bien des choses à faire en chanson. Dans le fait de mettre de la poésie avec de la musique, il reste un magnifique territoire à explorer. Il est sous-exploité parce que prisonnier de formats prédéfinis, de trucs variété. On peut créer des pièces de toutes sortes, dans tous les formats possibles. C’est ce que nous nous sommes dit dès le départ.
L.F.: Il se trouve qu’à peu près tout le monde observe des modules dictés par la radio, la télévision. Ce sont des mesures établies depuis presque un siècle et qui n’ont aucune raison artistique. Elles sont uniquement dues aux moyens de diffusion, aux habitudes prises. Pour quelle raison une chanson serait plus intéressante si elle dure entre deux et quatre minutes? Le chanteur fait comme on lui dit et l’artiste fait comme il veut. Nous, on fait ce qu’on veut.
S.B.: Il y a quand même des contraintes: on aurait pu sortir un triple album avec quatre heures de musique, mais, en l’occurrence, c’est un album d’une durée standard. Mais c’est génial de se libérer de l’idée du format prédéfini de variété: on peut scénariser, laisser des espaces avec seulement de la musique, raconter des petits poèmes, mettre la voix et la mélodie ensemble, ou les séparer… A partir du moment où l’on gooûte à ┴a, on n’a pas du tout envie de faire autre chose. On peut encore pousser le bouchon beaucoup plus loin: nous avons fait une petite balade dans une grande forêt. Nous sommes un peu plus libres que dans le potager derrière la maison, mais il y en a encore beaucoup à faire.

– Vous avez aussi réussi à éviter l’écueil de l’hermétisme…
L.F.: Ce n’est pas parce qu’on essaie de nettoyer un peu les carcans qu’on est forcément élitiste. Il ne faut pas confondre ┴a avec ce qu’on appelle à tort l’anarchie. C’est construit, mais pas dans les carcans habituels. źa fait trente ans que je procède ainsi en musique. Là, l’intérêt était d’avoir aussi le texte…
S.B.: Nous ne sommes pas des intellos: on prévoit bien nos projets, on discute, on se nourrit de plein de trucs, mais on n’est pas dans le concept. Dans nos trajectoires individuelles, nous avons déjà détruit pas mal de choses pour en reconstruire certaines.
L.F.: Ce sont des choses qu’on ressent, plutôt que réfléchies… J’ai commencé à jouer du free jazz, alors que je viens de la musique classique et du rock, parce que je ne supportais plus les mélodies… Maintenant je n’écris plus que ┴a. Une fois que tu as fait ta petite révolution, il faut savoir revenir à de meilleurs sentiments et se dire qu’il n’y a rien de mauvais. Donc: faisons péter ces chansons de trois minutes, mais si on a envie d’en faire, pourquoi pas? Un disque avec uniquement des chansons qui font toutes exactement deux minutes 56, c’est le genre de choses qui me ferait rire… Mais c’est récréatif, pas créatif.
S.B.: En fait, nous sommes entre Pierre et le loup et Petula Clark!
L.F.: Au milieu, ┴a peut être quoi? Sacha Distel?

– Stéphane Blok, votre précédent album de chansons, ┤Lobotome¬, date de 2000. Depuis, vous avez eu de nombreuses activités artistiques: avez-vous toujours gardé en tête l’idée de revenir à la chanson?
S.B.: Oui. Le break s’est imposé de lui-même. Avec le groupe, nous sommes toujours de grands amis, mais nous étions au bout de notre histoire. La maison de disques, Boucherie productions, a foiré à ce moment-là, tout poussait à faire une pause chanson. Et j’avais envie d’autre chose. De déconstruire, travailler avec des chorégraphes, des gens du théĺtre… Je ne vais pas chaque année dans le même camping l’été, je ne vois pas pourquoi je ferais toujours la même chose au niveau professionnel! Mais le retour à la chanson était évident. Je n’avais pas de dégoût. De plus, le chanteur, au bout d’un moment, vend autant lui-même que sa création. Ce qui ne me correspond pas: l’œuvre reste prioritaire. Je n’ai pas envie de dire ce que je mange au petit déjeuner dans les journaux.

– La suite, pour ce projet?
S.B.: Nous allons continuer à donner des concerts, à les faire évoluer, ajouter de nouvelles compos. Nous sommes dans un travail sur la continuité. Il y a cette envie de maintenir le feu, de faire évoluer le spectacle. Plus on se connaËt, plus on avance dans le projet: ┴a permet de se mettre en danger, d’aller grailler chez l’autre ou chez soi-même des choses qui sont des habitudes… Un joli projet a besoin de temps, quelle que soit la forme qu’il épouse, un nouveau disque, une création, une diffusion internet, de la scène, avec ou sans invité…
L.F.: Tout est possible tant que le projet ne se tarit pas. Il faut rester critique: si, dans six mois, on voit que l’on tombe dans des travers insupportables, il faudra savoir dire stop. Mais tant que la sauce reste chaude et continue de faire envie, pourquoi s’arrêter?

En concert aux Francomanias de Bulle, Ebullition, jeudi 25 mai. Jeudi prochain: Arthur H

┤Un pays de traditionalistes fous¬

Trois questions identiques ont été posées à chaque artiste interviewé. Les réponses de Stéphane Blok et Léon Francioli:

– C’est quoi une bonne chanson?
Stéphane Blok: Une chanson qui me touche…
Léon Francioli: Ce n’est pas forcément une chanson intéressante, mais une chanson qui touche, oui. Pour moi, c’est Dalida. A peu près à chacune de ses chansons, elle me touche. Même dans les choses les plus ridicules. Alors qu’il y a de très belles chansons de Léo Ferré, de Brassens ou de Ferrat qui m’emmerdent. Mais qui, si je les analyse, sont bien plus intéressantes que celles de Dalida. Donc, une bonne chanson, c’est une chanson qui échappe à mon analyse, que je n’ai pas envie d’analyser.

– Quelle image avez-vous de la Suisse?
L.F.: C’est le pays le plus ambigu que je connaisse, un mélange de tradition et d’éclatement. Il est fait de gens capables de passer la poussière dans la rue et en même temps de faire les carnavals d’eau, de feu les plus fous au monde. Je trouve ce pays surréaliste. J’ai donc à la fois envie de lui mettre douze bombes et de poser un joli petit nœud autour en disant: ┤Préservons-le, c’est superbe.¬ C’est un pays de traditionalistes fous.
S.B.: Au fond, je suis très Suisse: je ne connais pas bien mon pays. Je connais bien Lausanne, mon lac, la Suisse romande, mais à chaque fois que je vais travailler en Suisse allemande, je me rends compte qu’en raison de la barrière linguistique je ne comprends pas bien comment fonctionnent ces gens. Je suis plus proche de la France, culturellement.

– Est-ce qu’il y a un artiste ou un groupe qui vous a donné envie de faire de la musique?
S.B.: Non. Il y a eu plein de choses, mais pas un artiste en particulier…
L.F.: Pour moi non plus. J’ai commencé à 5-6 ans et c’est la musique qui m’intéressait. Celle que j’aimais à l’époque et que j’aime toujours, c’était Schubert, Rossini, Schumann… A 6 ans, je voulais être musicien. Ou pape…

 

 

Eric Bulliard
4 mai 2006

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